La classe inversée (Flipped Classrooms) suscite ces dernières années un vif intérêt : on la présente comme une démarche innovante aux multiples vertus. Mais si cette pédagogie mérite toute l’attention des enseignants, il serait naïf d’en faire une recette miracle. Ce n’est qu’à certaines conditions qu’elle portera tous ses fruits.

Qu’est-ce que la classe inversée ?

Au risque de caricaturer la démarche, l’un des sites de référence de la classe inversée l’illustre de la façon suivante :

Source de l’image :  http://www.classeinversee.com

Cependant, cette définition déforme la réalité, en ignorant entre autres les pédagogie actives quotidiennement mises en œuvre par les enseignants, on en imaginant que visionner une vidéo pour un élève est forcément stimulant ou motivant. Une définition plus rigoureuse s’impose.

Selon les professeurs, Kim, Khera et Getman, du Center for Scholarly Technology de l’University of Southern California à Los Angeles, il s’agit d’une approche ouverte ayant, pour simplifier, trois composantes :

  • la mise en œuvre d’activités pédagogiques soutenues par des technologies numériques en dehors de la classe ;
  • la différenciation de l’apprentissage au moyen d’une inversion d’activités conventionnelles autant à l’intérieur qu’à l’extérieur de la classe,
  • le recours à des  interactions entre les élèves et l’enseignant.

On peut discuter du caractère notateur de la classe inversée, dans la mesure où ces composantes existent déjà dans la majorité des classes dites traditionnelles.  C’est dans leur combinaison rigoureuse qu’il faut probablement y voir un intérêt.

Quelle mise en œuvre ?

A la lecture des nombreuses expériences présentées sur Internet, force est de constater qu’il n’y a pas une mais plusieurs démarches qui se donnent toutes pour objectif d’impliquer davantage. Concrètement, la classe inversée s’appuie sur une pédagogie active, déjà largement répandue. Elle a le mérite de mettre en évidence l’importance de la notion de parcours.

Typiquement, il s’agit de proposer l’enchaînement suivant :

  • Sélection / création de cours (plutôt, mais pas exclusivement, sous la forme de capsules vidéo, soit en puisant dans des Moocs, soit en réalisant soi-même un cours avec des outils numériques). Les activités d’amont ne sont pas forcément des apprentissages théoriques. Il peut s’agir de situations concrètes, d’apprentissages tirés d’observations.
  • Mise en ligne de la capsule, avec le plus souvent une ressource d’accompagnement pour attirer l’attention sur certains points (formulaire, qcm), ou permettre un premier retour de questions (forums).
  • Organisation d’activités collectives (incluant dans l’idéal une différenciation), ou d’une tâche complexe permettant aux élèves d’interagir (travail en îlots par exemple) et de déboucher sur une restitution claire (trace écrite validée par l’enseignant).
  • Application / Généralisation des savoirs à d’autres cas.

Cette enchaînement doit bien sûr faire l’objet d’aménagements en fonction de la nature et de la complexité des éléments étudiés. On pourra par exemple parfois privilégier une démarche inductive consistant à favoriser en amont des capsules d’observations de situations concrètes, ou portant sur des faits réels pour construire des concepts en classe. Dans d’autres cas (qui semblent plus fréquents), on aura recours à la démarche déductive qui vise à s’approprier de manière autonome des concepts théoriques, et à travailler leurs applications en classe.

Quels sont les points forts de cette approche ?

Le principal point fort de la classe inversée est qu’elle combine les caractéristiques de plusieurs approches pédagogiques parmi lesquelles on peut citer la pédagogie active, la différenciation pédagogique, l’auto-apprentissage, et l’apprentissage collaboratif. Elle s’appuie sur une démarche socioconstructiviste et mobilise de façon intensive les technologies usuelles de l’information et de la communication (ENT, forums, formulaire, exerciseurs, textes collaboratif, cartes mentales, etc.).

Le second point fort est l’intérêt accordé au travail personnel de l’élève. En ciblant des activités moins chronophages et plus ludiques, l’élève est censé gagner en motivation. Le dispositif donne de la souplesse dans l’organisation du temps et de l’espace d’apprentissage. Reste à savoir si l’activité hors-classe est une source d’inégalité, ou si au contraire elle s’adapte aux différences de rythmes, puisqu’un élève peut visionner autant que nécessaire des capsules vidéo.

Un troisième point fort est qu’elle contraint l’enseignant à penser une stratégie pédagogique, et à mettre en œuvre un dispositif cohérent (plus efficace que la démarche minimaliste alternance cours / exercices).

Quelles sont les limites ?

Ce que ne doit pas être la classe inversée (au risque de la caricaturer) :

Certains acteurs sont sceptiques : témoignage d’un parent d’élève :   » Imaginez (pure supposition !!) que vous ayez 3 ados à la maison (…) et un ordinateur familial dans le salon. Vous luttez à longueur de temps pour que vos enfants ne soient pas devant un écran (je passe les détails). Et très très régulièrement, les enfants réclament le code de I’ordi (ben oui, ils n’ont pas un accès libre a toutes les vidéos et jeux débiles qu’ils pourraient y trouver). C’est pour le collège ! C’est pour mes devoirs ! Alors vous faites le code. A partir de là, soit ils expédient leur travail en 2 secondes et vous les retrouvez sur Skype à régler des problèmes existentiels, soit ils essaient tant bien que mal d’ouvrir le lien que le prof de pédagogie inversée a déposé. Et ce n’est pas fini ! C’est maintenant à vous, parents, d’expliquer les ions (par exemple) à votre enfant qui découvre la leçon qu’il doit connaître pour le prochain cours ! De retour en classe, il y a les élèves qui ne sont pas allés sur l’ordi, ceux qui y sont allés et qui sont restés perplexes et ceux qui ont compris quelque chose (avec l’aide de qui ?). Alors, le professeur demande à ceux qui ont compris d’expliquer aux autres. Puis les élèves font des exercices d’application en autonomie.

J’ai l’impression qu’entre éducation et instruction, on échange de plus en plus souvent les rôles. Je n’aime pas les choses confuses. « 

Source : témoignage tiré de https://www.facebook.com/REFORMECOLLEGE2016/

  1. La description de l’activité pédagogique « traditionnelle » de ses promoteurs est simplificatrice. Il y a sur le terrain une véritable richesse pédagogique que l’on ignore trop souvent.
  2. Pour de nombreux observateurs, les effets positifs de la classe inversée seraient clairement dus à la pédagogie active à laquelle elle recourt de manière plus systématique. Autrement dit, elle n’apporterait pas plus qu’une pédagogie active et constructiviste organisée de façon traditionnelle.
  3. Certains voient dans l’utilisation des capsules vidéo la même posture qu’un cours magistral qui pourrait conduire l’enseignant à négliger son travail d’explicitation des connaissances.
  4. L’utilisation du numérique peut être une source d’inégalités entre élèves (accès à l’équipement, ressources mobilisables à la maison).
  5. On part du postulat que les capsules vidéo sont attrayantes et motivantes. Dans une étude datant de 2013, Eric Brunsell, professeur en science de l’éducation à l’Université du Wisconsin d’Oshkosh et Martin Horejsi professeur en technologie éducative et en science de l’éducation à l’Université du Montana de Missoula, indiquent que 20 à 30 % des élèves seulement visionneraient spontanément les vidéos proposées
  6. Lorsque la classe inversée est systématique, elle devient probablement routinière et perd en efficacité (déclin de la motivation de l’intérêt). On ne peut donc pas organiser l’intégralité d’un enseignement selon ce modèle.
  7. Comment identifier la nature exacte des difficultés lorsque les difficultés portent sur le travail en autonomie ?
  8. Il faut se méfier du mirage technologique et ne pas partir du principe que les élèves savent utiliser tous les outils. Ils doivent en faire l’apprentissage, ce qui peut les détourner de l’objectif principal. Par exemple, certains vont épuiser leur énergie à maîtriser une application de carte mentale sans progresser sur la tâche de classement / hiérarchisation des informations.

Quelles sont les conditions de réussite ?

Bien connaître les limites est une façon de construire une démarche efficace. A minima, cette dernière  suppose :

  1. De repenser / organiser de façon rigoureuse le rôle de l’enseignant et de l’élève (autonomie, travail collaboratif, restitution, …).
  2. D’accepter de mobiliser plus de temps de préparation (en particulier pour la conception de capsules vidéo). Leur mutualisation entre les enseignants est une façon de réduire cette contrainte.
  3. De maîtriser la pédagogie active en classe, l’organisation du travail en ilot, le pilotage du travail collaboratif (ce qui suppose de bien connaître ses élèves).
  4. De disposer d’un environnement techno-pédagogique efficace et cohérent. (En particulier, on veillera dans une communauté éducative à ne pas multiplier les outils.

Pour conclure, d’aucuns vont jusqu’à imaginer de pousser la logique de la classe inversée jusqu’au bout, en faisant de l’élève le professeur. Par exemple, en amont du cours, le professeur confie des objectifs de recherche correspondant à différents aspects de la problématique étudiée à des groupes d’élèves qui construisent progressivement une restitution devant leurs camarades.

Quelques liens à consulter :

Un exemple de démarche qui nous semble pertinente mise en oeuvre par un collègue de SES :

Classe inversée : intérêt et limites
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Une pensée sur “Classe inversée : intérêt et limites

  • 16 mai 2017 à 7 h 01 min
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    Salut Thierry, merci pour cet article qui clarifie bien les enjeux. Ce qui est rassurant finalement c’est que j’ai l’impression que, comme M Jourdain faisait de la prose sans le savoir, nous faisons souvent de la classe inversée sans forcément l’appler ainsi, en s’appuyant sur la pédagogie active et par projet évidemment. A bientôt. Jérôme

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